Mon espace-temps parallèle

Mon espace-temps parallèle

Alerte. Fermez les portes, éloignez-vous des fenêtres. Faites entrer vos animaux. Prévoyez des provisions non-périssables et assez d’eau pour trois jours. Vérifiez que le réservoir de votre véhicule soit au moins à moitié plein. Rechargez le crédit de votre téléphone… Restez chez vous. Tous les autres, dehors, iront où ils pourront. Ou n’iront nulle part…

Matthew a changé ses plans… Encore un qui ne veut pas épargner les Haïtiens. On a appris sa visite hier. Nous l’attendions à l’aube. Mais il se fait désirer. Il tue en ce moment au sud, dans une alliance mesquine avec la mer déchaînée. Ici la pluie et le vent nous annoncent son arrivée. Je n’irai pas travailler aujourd’hui. Ma maison se trouve sur un terrain plat, en dehors des zones inondables. J’y suis en sécurité. Mais j’ai dans la tête les abris de fortunes sur les pentes abruptes de la capitale, que je peux apercevoir depuis la route, lorsque je vais au travail, ou faire les courses. Et les bidons-villes du bord de mer. Leurs habitants ont-ils trouvé refuge pour cette nuit, pour la prochaine? À quoi ressemblera ma ville d’accueil dans deux jours, lorsque je sortirai à nouveau?

J’ai internet à la maison depuis hier soir. Une connexion et un jour au moins de congé forcé… plus d’excuses. Je m’assied sur le fauteuil d’osier tressé que j’ai acheté il y a quelques jours dans la rue. Le vent s’engouffre par les fenêtres. Je remarque que je ne transpire pas. C’est la première fois depuis un mois.

Un mois.

 

 

J’habite Port-au-Prince depuis un mois. L’ouragan qui arrive, et surtout le congé collatéral, me permet enfin de m’arrêter et de laisser courir mes doigts sur le clavier. Écrire : comment raconter cette ville folie? Port-au-Prince chaos, Port-au-Prince embouteillages, Port-au-Prince poussière, Port-au-Prince et sa vue sur la mer. Capitale soleil, capitale dédale, capitale sinistrée. Port-au-Prince des artisans, capitale des déracinés, rendez-vous des nantis et des humanitaires bien-pensants.

Tout est extrême. De la fascination au dégout, je suis emportée dans la spirale. Tout va trop vite, rien ne bouge. Construction, destruction, tout à la fois. Le rythme effréné, et l’attente interminable…

Près du quart de la population du pays vit ici, dans l’agglomération, soit presque trois millions de personnes. Dans la zone métropolitaine, la densité de la population serait de plus de 27’000 personnes par km2… Il fait chaud. Les jours de pluie, l’eau monte et emporte avec elle les détritus qui parcheminent les routes et trottoirs dans une vague de boue noire et pestilentielle. Les jours où le soleil écrase Hommes et bêtes, c’est la poussière qui entre dans les yeux, ternit les visages, dérange les narines.

Les constructions sont chaotiques, incontrôlées : seules de rares zones ont été pensées par des architectes ou des urbanistes. Pour le reste, certains parlent d’ « autoconstruction ». Ou construction désorganisée et spontanée, qui répond aux découpes hostiles du terrain, laissant de côté la sécurité et la salubrité. Les ruines du séisme trônent encore dans le centre ville, comme autant d’épées de Damoclès sur la tête des petits marchands de rue. Pas de photos pour l’instant… dans une semaine ou deux, c’est promis.

 

Quant à moi, je me suis mise au travail quelques jours déjà après mon arrivée sur sol haïtien. Le RNDDH, réseau national de défense des droits humains d’Haïti, qui m’a engagée comme éducatrice/consultante, est une structure hyperactive et fourmillante. Une dizaine de collègues m’accueillent entre français et créole : ils sont hautement occupés en cette période pré-électorale. Il me faudra faire ma place dans cette ambiance extatique. Suivre mes collègues dans leurs sorties et interventions. Essayer de comprendre au moins quelques bribes de la situation haïtienne, si complexe et si lunatique. Des dizaines de questions m’apparaissent chaque jour, et les réponses sont rarement simples. Elles amènent souvent plus de questions, chacune avec sa dose de révoltant et désespérant. Haïti touche, attache, remue, repousse et séduit, dès les premiers jours.

J’écrirai. Même si je n’aurai jamais le temps d’aborder toutes ces thématiques qui déjà m’ont saisie : déboisement, luttes de religions, xénophobie, manque d’accès à l’eau, intervention controversée de la MINUSTAH (mission de l’ONU pour la stabilisation en Haïti), séquelles de la dictature Duvalier, inégalités extrêmes, absence de l’État, réseaux artistiques contestataires, choléra, homophobie profonde, aide humanitaire vicieuse, éducation au rabais, sexisme tenace, incapacité de la justice, corruption, sur-politisation des mouvements sociaux… et bien d’autres encore…

J’ai passé ce mois à découvrir. À tenter de séparer le vrai du faux. À éviter la paranoïa des plus aisés, tout en faisant preuve de prudence. À essayer de comprendre les tracés des taptaps – pick-ups multicolores customisés en transports publics -, à visiter les quartiers d’est en ouest à la recherche d’un appartement. À me rendre compte que quand un haïtien dit « oui », ça peut vouloir dire « non », « je sais pas », « plus tard », « je n’ai pas compris », et tout un tas de choses. Ça peut vouloir dire « oui » aussi parfois.

J’ai aussi participé à mes premières formations en tant qu’éducatrice pour le RNDDH. La première était destinée aux forces spéciales d’intervention de la police nationale haïtienne… 34 malabars et moi, c’est pas mal comme première acclimatation professionnelle en terre haïtienne…

Formation des aspirants SWAT (forces d'intervention spéciales de la police nationale)

Formation des aspirants SWAT (forces d'intervention spéciales de la police nationale)

La formation des aspirants SWAT consacre deux jours à la thématique "Droits de l'Homme et démocratie".

La deuxième formation à laquelle j’ai participé était destinée aux magistrats… Comme ils n’étaient pas très beaux, j’ai plutôt pris des photos de la plage (oui, parce que cette formation d’une semaine avait lieu dans un magnifique hôtel au bord de la mer… Ils veulent bien s’intéresser aux droits humains les juges, mais il faut la carotte au bout du bâton…).

Kaliko Beach... Haïti paradis

Kaliko Beach... Haïti paradis

Une bourrasque me sort de mes pensées… Les portes grincent. Cela fait deux jours que l’électricité de la ville n’arrive plus à la maison… Je vais essayer de publier ce drôle d’article avant que les batteries de secours aient rendu l’âme, et surtout leurs dernières minutes d’énergie…

Demain j’irai au travail. Peut-être. Dehors, la pluie continue à tomber. Une nuit de plus à Port-au-Prince.

 

Posted on: 6 octobre 2016liviaAdmin

3 thoughts on “Mon espace-temps parallèle

  1. Ma chère Livia, tu es un petit bout de femme courageuse comme tout. J’apprécie énormément tes articles, ils sont très vivants tragiques et drôles en même temps. Prend soin de toi.
    Gros becs
    Madeleine

  2. Ma très chère, hier soir je me suis couché tôt donc le réveil ce matin a été très matinal et je me suis dit que j’étais obligé de suivre ton conseil. Lire ton blog, mettre un commentaire. Eh bien, comme d’hab chez toi, beaucoup de passion et quand même un brin de lucidité. Un brin, je rigole. Matthew a frappé aussi Cuba. pas un mort. Oui. Un, Fidel. Mais ce n’est pas à cause de Matthew. Mais ça permet aussi de poser la question: pourquoi?
    J’ai un début de réponse. Mais là les collaborateurs m’attendent. trois séances ce matin et une cet après midi. Alors la solution aux problèmes du monde attendra!

    PS: parmi tous les désavantages tu as quand même un avantage: il doit pas y avoir bcp d’ascenseurs à Port au Prince. Pour la clostro que tu es… Allez je t’embrasse. Quand je pense que tout a commencé parce qu’on s’est rencontré sur un trottoir… Gros bisous ton ex patron de gauche ou ton patron de ex gauche…

    1. Salut ex-patron-de-peut-être-future-re-gauche,

      Heureusement, pas trop d’ascenseurs à Port-au-Prince, une angoisse de moins… Bon, faut dire qu’il y en a bien assez d’autres! Mais ce qui est sûr, si j’en croise un, je pars en courant.

      Triste réalité, oui… Haïti fait face à des désastres bien mieux installés que les catastrophes naturelles qui l’accablent… Je me demande où commencerait ton début de réponse… Qui, des politiques corrompus, des oligarques, des pays et des organisations internationales amis-vampires, des églises, des traumatismes collectifs, aura la part du lion dans ton analyse?

      Dans tous les cas, je me réjoui de la lire, un jour où une réunion annulée te laissera une minute pour penser à résoudre les problèmes du monde 😉

      Amitiés, ton ex-employée de forever gauche, et hasta la victoria siempre 😉

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